La carte postale de tata ju


Trente-six heures à Prague n’ont pas fait de moi une experte en bohemian pilsner.
Il y a plein de choses à en dire, mais je vais me concentrer sur une seule : comment servir la bière tchèque et en quoi elle peut être inclusive ET sexiste.
Quel teaser mes ami·es.
Je tiens à préciser que je n’ai pas fait le moindre effort pour chercher les bons spots de bières, je me suis complètement laissée porter par l’énergie débordante d’Anaïs Lecoq. Je suis très reconnaissante parce que j’ai juste suivi comme un petit poulet, posé mes fesses, bu et mangé avant de repartir vers d’autres lieux.
J’ai obtenu mon pin’s et diplôme de Tapster, lors d’une animation parfaitement divertissante et non diplômante avec Mirek Nekolný, tapmaster donc pro du service de la bière.
Évidemment j’avais zéro chance de me planter et 100% de chance d’arborer un pins de plus à ma veste.
Ma veste se couvrira de pins et de broderies, c'est promis.
Allez hop on parle de tirage de bière !
Cette belle image publicitaire illustrant les 3 tirages les plus fréquents pour la pilsner tchèque
Classique : Hladinka
Par défaut, quand tu demandes une bière à Prague, elle est servie avec un tiers de mousse et deux tiers de bière. C’est le “standard”, le Hladinka (comme ça se prononce).
Esthétiquement, on s’éloigne du col de mousse (2 à 3 cm ou la hauteur de 2 doigts) à la belge et par extension, à la française. Mon cerveau a d’abord alerté sur l’anomalie, jusqu’à ce que je remarque que toutes les photos, toutes les publicités de bière montrent cette proportion.
Bienvenue à Prague mamie juju.
En termes d’expérience sensorielle, c’est équilibré, on a autant de la bière que de la mousse en bouche. Toute la palette de saveurs et d’arômes s’exprime en une gorgée.
Si on inverse, avec un tiers de bière et deux tiers de mousse, on obtient une petite bière, une Šnyt (prononcer schnit). Plusieurs avantages :
à verre identique, quantité de bière moindre. Comme un demi, mais de loin on ne le sait pas.
beaucoup de mousse = protection renforcée de la bière
Expérience similaire à la Hladinka, avec un peu plus de mousse donc sensation un peu plus crémeuse.
Si jamais on l’avait oublié : la mousse EST de la bière. Suivant les styles, la mousse est plus ou moins importante. Et pour la bohemian pilsner, elle est ULTRA importante. D’ailleurs, on peut avoir une chope uniquement de mousse, c’est le Mlíko, qui ressemble à un cauchemar de serveur·se en France.
Sauf que là c’est délicieux. La mousse de la bohemian pilsner, en pression, est dense, crémeuse, parfumée. C’est la bière sous sa forme la plus aérienne.
C’est super parce que tu as les saveurs de la bière, mais tu n’as pas à subir le poids du liquide dans ton estomac souvent surchargé en fin de repas.
Mais là où le plaisir est tacklé, c’est quand on te précise de façon tout à fait anecdotique et souriante que c’est le tirage “préféré de ces dames”. Parce que crème, douceur, sucre, bah ça plaît aux meufs en fait.
En quoi c’est agaçant ?
Petit 1. Parce que cet argument oublie que les goûts et les préférences sont le résultat d’une construction sociale et expérientielle.
Si, dès mon enfance, on m’avait rabâché que les filles aimaient faire le feu du barbecue, il est possible que je m’y serais mise. Non, on m’a dit rabâché que les filles aimaient faire la cuisine, et je suis tombée dedans. Ensuite, mon expérience personnelle a confirmé ce goût pour la cuisine. Je suis donc conforme au stéréotype selon lequel les femmes aiment cuisiner, et ce n’est pas grave. Seulement, ce n’est pas dû à mon genre, c’est le résultat d’une construction sociale et expérientielle (ah bon je me répète ?).
Petit 2. Parce qu’en disant cela, on renforce (encore) les stéréotypes de genre dans l’alimentation.
Mine de rien, c’est une couleur de plus dans la grande fresque des stéréotypes de genre. Les dames qui mangouillent des légumes et des boissons aux fleurs. Les sieurs qui avalent de la bidoche et des alcools forts. Tu trouves ça cliché ?
Tout ce qui sort de cet ordinaire devient donc “remarquable”, dans le sens de “commentable”. Selon la fréquence, l’intention (plus ou moins bienveillante), ou l’émetteur de la “petite remarque”, cela peut être pénible, culpabilisant, écrasant ou carrément insultant.
Alors qu’on pourrait juste se demander ce qu’on en a à carrer. Chacun·e mange/boit ce qui lui plaît et on ne commente pas en fonction de son genre (ou son poids), merci au revoir.
Petit 3. Est-ce que c’était vraiment nécessaire de me dire que c’est une bière pour les gens avec des nichons ou un utérus ? Quelle est ta définition de femme en fait ?
J’étais pas si énervée, juste agacée de trébucher sur un autre “truc pour meufs”.
Service 100% liquide, pour les bières plutôt anglaises, comprendre “mousse sans intérêt”. C’est la première sur la photo ci-dessous. Il n’y a zéro mousse, ou si peu que la bière n’est pas protégée de l’oxydation. Il faut donc la glouglouter sauvagement.
De gauche à droite : Cochtan, Hladinka, re Hladinka, Cochtan un peu loupée
Curiosité pour les indécis·es : Řezané
Tu hésites entre une “light” et une “dark”, prends un peu des deux. Ne reste plus qu’à tenter avec une Guinness et une Licorne.
Au-delà de la blague, c’est drôlement bon. La densité des deux bières étant différente, la dark “flotte” au-dessus de la light. L’effet flan caramel est absolument incroyable.
C’est peut-être une idée, mais j’avais la sensation que la dark était moins froide, donc petit contraste sensoriel qui appelle la gorgée d’après pour vérifier qu’on ne s’est pas trompé.
Autophoto de Juliette qui boit une Rezané, mix de light et dark
Cette carte postale est terminé.
Si jamais ça t’intéresse, j’étais à Prague pour animer une table ronde sur les bières sans alcool, une autre sur la diversité et l’inclusion dans le secteur brassicole et des CHR. Que des sujets qui m’occupent quotidiennement. Je raconterai ça sur LinkedIn incessamment sous peu.
Na zdraví !
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